La définition simple d’une personne francophone est quelqu’un qui parle habituellement le français. Cependant, il existe également des connotations liées au suffixe -phone, notamment une aisance et une enthousiasme pour la langue parlée. Par exemple, on peut dire que quelqu’un anglophone n’a pas seulement l’anglais comme première langue mais qu’il souvent priorise cette langue dans un contexte multiculturel. Aux yeux des québécois, au Québec, en raison des tensions linguistiques, on peut dire qu’être francophone est vu comme positif alors qu’être anglophone est négatif. C’est pour cette raison que c’est blessant quand les gens sous estiment ta capacité de parler le français, quand ce n’est pas ta langue native mais c’est quand-même la langue dans laquelle tu communiques au quotidien.
Si on apprend une langue, qu’on la parle presque couramment et qu’on est immergés dans cette langue tous les jours, est-ce qu’on mérite le suffixe -phone? Autrement dit, si j’ai l’anglais comme langue maternelle mais c’est désormais avec le français que je me définis, est-ce que les gens peuvent me décrire comme francophone?
Pour citer la linguiste Anne-Marie Beaudoin-Bégin: « Si l’on considère à ce point important le fait de parler français au Québec, ce n’est pas parce que les autres langues sont socialement moins bonnes ou que les messages passent mieux en français: c’est parce que le français constitue un vecteur d’identité. La langue est identitaire. » Originaire d’Angleterre, j’habite au Québec, plus précisément à Québec, en tant que résidente permanente et je me sens plus chez moi ici qu’ailleurs dans le monde. Le processus d’immigration a été long et émotionnellement compliqué, et mon apprentissage du français a également été un grand défi — malgré l’affection et la détermination que je ressentais. Je n’ai pas le même rapport avec l’anglais que que lorsque je grandissais. Cette langue ne me représente plus. Je sais qu’à l’avenir, quand une vraie distinction entre la version « québécoise » de moi et la version « anglaise » de moi sera établie, j’aurai davantage d’appréciation pour l’anglais et pour mes racines. Actuellement, cependant, les deux identités sont encore mélangées, ce qui fait que mon côté anglophone domine les conversations.
J’ai toujours l’habitude d’utiliser le ɹ anglais au lieu de le ʁ français, même si c’est moins marqué qu’au début de mon apprentissage. Par exemple: \ʒɛ.mə.ɹɛ\ \ku.ɹiʁ\ \a.pʁe\ \lə\ \tʁa.vaj\. Je n’ai pas encore le rythme du français, donc je mets l’accent sur les mauvais syllabes au lieu de maîtriser, instinctivement, la prosodie. De plus, parfois j’hésite avant de finir une phrase, je conjugue mal un verbe ou je fais une erreur évidente, puis je me rends compte après, quand il est trop tard pour me corriger. Cela est normal, mais c’est quand même un élément qui encourage les gens avec qui je parle à douter de ma capacité de communiquer en français.
Peut-être que je réagis trop. Peut-être que je suis trop égoïste et ne devrais pas m’inquiéter des réactions des gens. Toutefois, c’est vraiment comme un coup de couteau dans le cœur quand je parle instinctivement en français et que les gens me répondent en anglais. C’est surtout le cas quand c’est au Québec et ceux qui répondent en anglais sont des Québécois. Parfois je peux reconnaître un soupçon de frustration ou de moquerie dans leur voix, comme s’ils pensaient que je faisais beaucoup d’efforts pour leur parler dans leur langue parce que j’étais plus à l’aise en anglais. Par contre, je me suis installée au Québec parce que je me sens profondément à l’aise ici, que la culture m’a toujours passionnée, que je suis pour la loi 101, que je fais partie des gens qui crient « vive le Québec libre! » sur les Plaines d’Abraham pendant la fête nationale du Québec et d’autres événements estivaux. Parce que je viens du pays colonisateur, mais la victoire de 1759 ne me rend pas du tout fière. La façon dont je parle ne représente pas qui je suis à l’intérieur. C’est pour ça que ça fait mal quand les gens me décrivent comme une anglophone.
Tout ça pour dire que j’ai toujours une certaine timidité quand je parle. Même si je communique tout le temps en français – ce que je ne pouvais pas faire au début quand j’étais découragée dans des lieux publics –, il existe des moments quand il vaut mieux rester silencieuse pour éviter la gêne ou la déception — une décision qui est presque aussi décevante que lorsque les gens ne comprennent pas ce que je dis. Ma détermination à maîtriser la langue française, et donc à jouer avec mes identités, m’a amenée à apprécier la langue dans toutes ses couleurs.
Bien que je me sente chez moi au Québec, j’ai quand même beaucoup d’enthousiasme pour toutes les communautés francophones, surtout en Amérique du Nord. En ce qui concerne ces communautés, le fait d’être une minorité et d’avoir à se battre pour faire « accepter » l’accent et le dialecte me passionne. En tant que personne qui a appris une deuxième langue tard dans la vie, plutôt qu’à l’école, j’ai le droit de faire des erreurs et de ne pas être à l’aise tout le temps. C’est donc triste qu’il y ait des gens dont le français est la langue maternelle et qui ressentent une insécurité face à leur façon de communiquer. Ces gens ont également grandi dans une communauté francophone, ont des ancêtres qui ont vécu la Déportation (si on parle des Acadiens) et qui sont fiers de leur culture. Le livre À l’ombre de la langue légitime : L’Acadie dans la francophonie d’Annette Boudreau est une bonne exploration des défis auxquels les Acadiens font face, ainsi que de l’insécurité identitaire qui peuvent préoccuper ces gens en raison de leur façon de parler. Voici un extrait d’une entrevue avec une étudiante:
L0 À la maison quelle langue parles-tu le plus souvent?
L1 Français tout le temps le français / je dis pas que c’est le bon bon français là / ben j’ai jamais parlé en anglais ni ma famille / moi j’ai parlé j’essaie des fois-là / je vais dire un mot bon français puis ça vient que ma famille vient à s’adapter à ce mot-là
Un exemple de ce « bon français » est l’utilisation de « linge » au lieu de « hardes. » Dans une autre entrevue, une étudiante explique: « je parle français par icitte mais comme pas le vrai vrai français dans les vrais gros mots là. » Dans ces cas-ci, le français standardisé et l’accent du français européen sont vus comme la normalité, créant ainsi un sentiment d’infériorité pour les francophones d’autres régions. Ne pas pouvoir communiquer comme on le souhaite, ou être jugé.e parce que l’accent n’est pas « standardisé », est un peu comme être emprisonné.e dans sa propre peau, incapable de se présenter et de s’exprimer librement. Voici la vraie insécurité linguistique. Je sais que ce que je vis n’est rien en comparaison.
Mon copain est québécois, mais il parle aussi l’anglais et l’espagnol. En tant qu’enseignant d’anglais, il connaît bien la linguistique. Il est aussi un très bon imitateur et chaque fois qu’il parle une langue – que ce soit en français, en anglais ou en espagnol –, il a un accent distinct, comme s’il possédait une identité propre à chaque langue. C’est admirable et je n’ai pas cette qualité. Il me dit que ça fait partie de mon charme, et c’est certain que je dirais la même chose à quelqu’un qui apprend une langue aussi. De mon côté, cependant, je le trouve très restrictif. Cela dit, en apprenant l’espagnol, le fait d’avoir un peu d’accent anglais quand je prononce des mots ne me stresse pas autant qu’en français. Pourquoi? Parce qu’au Québec, il n’y a pas vraiment de tensions linguistiques entre les anglophones et les hispanophones. Il y a donc moins de pression concernant la manière dont on me catégorise.
Bref, la voix est un portrait instantané de qui on est, c’est ainsi que les gens nous perçoivent, surtout lors des premières impressions. La langue est un outil de communication, une expression de soi, une façon de s’exprimer. Elle n’est pas seulement composée de mots et de phrases qui sortent de notre bouche, mais aussi le reflet (parfois flou) de ce qu’on est à l’intérieur. Parfois je me demande si j’essaie d’être quelqu’un que je ne suis pas. En même temps, j’ai l’impression qu’avec les langues, on peut transformer nos identités.
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Anne-Marie Beaudoin-Bégin, La langue racontée : s’approprier l’histoire du français (éditions Somme tout, 2019), p16
Annette Boudreau, À l’ombre de la langue légitime : L’Acadie dans la francophonie (Paris; Classiques Garniet, 2016), p117
Annette Boudreau, À l’ombre de la langue légitime: L’Acadie dans la francophonie (Paris; Classiques Garniet, 2016), p124